
17 juillet 2026
Truite arc-en-ciel : remplacer l’huile de poisson par des microalgues sans confondre promesse et validation
Un essai de 84 jours chez la truite arc-en-ciel montre qu’une biomasse de Tetraselmis chui peut remplacer une part de l’huile de poisson sans altération sanitaire détectable, mais ne valide pas encore une formulation commerciale.
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Réduire la dépendance des aliments aquacoles à l’huile de poisson est un objectif nutritionnel, économique et environnemental. Mais une matière première alternative ne peut pas être jugée sur sa seule teneur en lipides : elle doit soutenir la croissance sans dégrader la santé, l’efficacité alimentaire ni la qualité du produit final. Une étude publiée le 14 juin 2026 dans Scientific Reports apporte des données expérimentales sur la biomasse de la microalgue Tetraselmis chui chez la truite arc-en-ciel (Oncorhynchus mykiss).
Pendant 84 jours, les chercheurs ont comparé un aliment témoin à trois aliments dans lesquels 33 %, 66 % ou 100 % de la fraction d’huile de poisson étudiée étaient remplacés par la biomasse algale, avec ajustement des autres ingrédients. Les résultats sont encourageants pour une substitution partielle, mais leur portée doit rester précise : cet essai évalue une formulation, une espèce, un stade de vie et des conditions contrôlées. Il ne démontre pas que toutes les microalgues peuvent remplacer toute huile de poisson dans toutes les exploitations.
Un essai contrôlé sur 240 truites juvéniles
L’étude a inclus 240 truites femelles juvéniles d’un poids initial moyen de 89,0 ± 1,10 g. Elles ont été réparties dans douze bacs de 150 L, soit trois répétitions de vingt poissons pour chacun des quatre régimes. Les poissons étaient élevés en circuit recirculé à 14,5 ± 0,6 °C, avec un oxygène dissous de 9,80 ± 0,60 mg/L, un pH de 7,24 ± 0,24 et une salinité de 5,00 ± 1,00 PSU. La ration quotidienne représentait 1,9 % de la biomasse.
Les aliments étaient formulés pour être isoazotés, isoénergétiques et isolipidiques. Le témoin utilisait l’huile de poisson comme principale source d’acides gras n-3. Dans les trois régimes expérimentaux, la substitution par T. chui atteignait 33 %, 66 % et 100 %. Comme l’huile et la biomasse algale n’ont pas la même composition, les auteurs ont aussi ajusté l’amidon de blé, le gluten et la graisse de palme. Ce point est essentiel : le résultat porte sur des aliments complets rééquilibrés, pas sur le simple ajout d’une poudre d’algue.
La croissance a été suivie toutes les deux semaines. Au terme de l’essai, quinze poissons par groupe ont été utilisés pour les analyses sanguines et l’expression génique hépatique ; neuf par groupe ont été examinés en histologie du foie et de l’intestin. L’évaluation combinait donc zootechnie, biochimie, leucocytes, architecture tissulaire et expression de gènes liés à l’immunité et au statut antioxydant.
Une substitution à 66 % compatible avec les performances observées
Jusqu’au jour 70, les trajectoires de croissance ne différaient pas significativement entre les groupes. À 84 jours, la biomasse finale du groupe témoin atteignait 7 321,65 ± 60,03 g. Elle était significativement supérieure à celles des groupes 33 % (6 984,70 ± 86,15 g) et 100 % (6 823,93 ± 160,42 g), mais ne différait pas significativement du groupe 66 % (7 051,77 ± 107,30 g).
Le gain de poids du témoin, 5 519,65 ± 57,16 g, dépassait celui du groupe 100 %, 5 043,93 ± 142,09 g. En revanche, il ne différait pas significativement des groupes 33 % et 66 %, respectivement 5 220,70 ± 73,95 g et 5 281,77 ± 110,86 g. Les indices de conversion, compris entre 0,9 et 1,2, et les taux de croissance spécifique étaient comparables entre régimes.
Ces données ne signifient pas que « 66 % » constitue une dose universellement optimale. Il s’agit du niveau le plus convaincant dans cet essai et avec cette formulation. La fin de l’étude révèle justement une variabilité que les auteurs utilisent pour recommander des essais plus longs. Une exploitation doit également raisonner le coût, la disponibilité du lot d’ingrédient, la stabilité des granulés et la composition en acides gras de la chair.
Aucun signal sanitaire défavorable détecté à 84 jours
Les profils leucocytaires — neutrophiles, basophiles, lymphocytes, éosinophiles et monocytes — ne différaient pas significativement entre les groupes expérimentaux et le témoin. Les paramètres biochimiques étudiés, notamment plusieurs marqueurs de fonction hépatique et de métabolisme, ne mettaient pas non plus en évidence d’altération cohérente attribuable à la substitution.
L’histologie n’a pas montré de réaction inflammatoire induite par Tetraselmis dans le foie ou l’intestin. La densité des cellules caliciformes, l’architecture des plis muqueux et la surface luminale intestinale étaient comparables. Quelques variations mineures, dont une dilatation sinusoïdale modérée du foie et de légères modifications des villosités dans le groupe 33 %, ont été décrites sans signal pathologique global.
Enfin, l’expression hépatique des gènes antioxydants cat, gpx, sod1 et sod2 ne différait pas significativement du témoin. Les gènes immunitaires mesurés restaient eux aussi stables. L’interprétation correcte est donc « absence d’effet défavorable détecté avec les critères et l’effectif de l’étude », et non « preuve absolue d’innocuité à long terme ».
Ce que l’essai ne permet pas encore de conclure
La durée de 84 jours couvre une phase juvénile, pas un cycle complet jusqu’à l’abattage. L’essai n’évalue ni la qualité sensorielle des filets, ni leur composition finale détaillée en EPA et DHA dans cet article consacré à la santé, ni la résistance à une infection expérimentale. Il ne compare pas non plus plusieurs origines commerciales de T. chui. Or les conditions de culture, de récolte et de séchage modifient la composition d’une biomasse algale.
Les poissons étaient uniquement des femelles, élevés dans un système expérimental stable. La réponse peut différer avec la taille, la souche, la température, la qualité de l’eau, les contraintes sanitaires ou d’autres matières premières. L’absence de farine de poisson dans les régimes expérimentaux permettait de mieux isoler l’effet lipidique, mais éloigne aussi la formulation de certains aliments commerciaux.
Une méthode prudente pour tester une nouvelle matière première
Pour un fabricant ou un élevage, le premier enjeu est de définir le remplacement réel : pourcentage d’huile substituée, apport d’EPA et de DHA, protéines, énergie, digestibilité et facteurs antinutritionnels éventuels. Le nom « microalgues » ne décrit pas une composition constante. Chaque lot doit être documenté et la formulation recalculée.
Une transition pilote devrait conserver des lots témoins comparables, mesurer consommation, croissance, indice de conversion, mortalité et qualité de l’eau, puis intégrer des indicateurs sanitaires. Une baisse d’ingestion peut précéder une différence de croissance. Une histologie ciblée ou une biochimie ne sont pas nécessaires à chaque changement courant, mais deviennent pertinentes lors d’un essai de formulation, d’un signal clinique ou d’une baisse inexpliquée de performance.
Il faut enfin prévoir des critères d’arrêt : refus alimentaire, hausse de mortalité, altération des fèces, baisse durable de croissance ou modification clinique. Modifier simultanément plusieurs ingrédients empêche d’attribuer un effet. L’essai de 2026 montre précisément l’intérêt d’une conception contrôlée et de répétitions par régime.
De la preuve expérimentale à la décision d’élevage
Cette étude soutient la faisabilité d’une substitution partielle de l’huile de poisson par T. chui chez la truite juvénile. Le niveau de 66 % a maintenu des performances comparables au témoin et aucun des marqueurs sanitaires étudiés n’a révélé d’effet défavorable après 84 jours. La substitution complète apparaît moins convaincante sur le gain de poids final.
Vetofish peut accompagner la conception d’un essai terrain, définir les indicateurs zootechniques et sanitaires, interpréter les écarts entre lots et coordonner les examens complémentaires. La bonne question n’est pas de savoir si « les algues remplacent l’huile de poisson », mais si une matière première caractérisée, intégrée dans une formulation équilibrée, reste performante et sûre dans les conditions réelles de l’élevage.
Références
- Iheanacho S, Simon A, Mueller J, Lippemer S, Rebl A, Hasler M, et al. “Replacing fish oil with Tetraselmis chui microalgae biomass does not compromise rainbow trout health: Biochemical, histologic, antioxidant and immune gene expression.” Scientific Reports. 2026;16:18375. doi:10.1038/s41598-026-54873-7.
- Ma M, Hu Q. “Microalgae as feed sources and feed additives for sustainable aquaculture: prospects and challenges.” Reviews in Aquaculture. 2024;16:818–835. doi:10.1111/raq.12869.