
15 juillet 2026
AcIV-E chez les esturgeons : surveiller un virus discret
Une étude menée dans huit élevages italiens souligne la circulation d’AcIV-E et les difficultés d’un diagnostic sans signes spécifiques ni culture cellulaire disponible.
Anorexie, nage désordonnée, mortalité de jeunes esturgeons : ces signes appellent une investigation rapide, mais ne désignent pas à eux seuls une cause. Parmi les agents à rechercher figure l’Acipenser European iridovirus, ou AcIV-E, un grand virus à ADN détecté dans plusieurs pays européens. Une étude publiée en 2024 décrit sa présence dans huit élevages du nord de l’Italie entre 2021 et 2023 et rappelle pourquoi la surveillance doit associer clinique, autopsie, analyses moléculaires et maîtrise des mouvements.
Un agent encore imparfaitement connu
AcIV-E appartient au groupe des grands virus nucléocytoplasmiques à ADN décrits chez les esturgeons. Sa position taxonomique et ses relations avec d’autres virus d’esturgeons restent discutées, notamment parce que les données génomiques sont fragmentaires et que plusieurs dénominations historiques coexistent. Cette incertitude ne retire rien à son importance sanitaire, mais invite à employer les noms et méthodes diagnostiques avec précision.
Le virus a été formellement identifié en Europe au cours de la dernière décennie. Des épisodes ont notamment été décrits en Italie et en Suède. Plusieurs espèces peuvent être concernées : esturgeons russe, sibérien, de l’Adriatique, étoilé et sterlet, ainsi que d’autres acipenséridés selon les travaux disponibles. Les différences observées entre espèces ne suffisent pas encore à établir une hiérarchie robuste de sensibilité.
Une étude ciblée sur des lots en difficulté
Fabio Bondavalli et ses collègues ont analysé 482 esturgeons âgés de douze mois au maximum, provenant de huit fermes de la plaine du Pô. Tous appartenaient à des lots présentant des problèmes sanitaires et des mortalités en bassin. L’échantillon rassemblait six espèces du genre Acipenser et le béluga Huso huso.
Les chercheurs ont pratiqué une autopsie et recherché le virus sur des branchies par PCR en temps réel ciblant le gène de la protéine majeure de capside. Deux cent quatre poissons étaient positifs, soit 42,68 % des sujets analysés. Ce chiffre ne doit pas être présenté comme une prévalence des élevages italiens : les animaux n’ont pas été tirés au sort dans la population, mais sélectionnés dans des lots avec signes et mortalité. Les auteurs signalent explicitement cette limite.
La positivité variait fortement selon les espèces de cet échantillon. Elle atteignait 164 poissons sur 257 chez l’esturgeon russe (Acipenser gueldenstaedtii) et 19 sur 47 chez l’esturgeon de l’Adriatique (A. naccarii). Aucun des 22 esturgeons blancs ni des 33 bélugas testés n’était positif, mais les effectifs et le plan d’échantillonnage ne permettent pas d’en conclure que ces espèces sont résistantes.
Des signes d’alerte, aucun signe pathognomonique
Les éleveurs rapportaient surtout une perte d’appétit et une nage superficielle, lente ou désordonnée. Certains poissons étaient entraînés passivement vers les grilles par le courant. Les autopsies pouvaient montrer un abdomen distendu, des rougeurs, une augmentation du volume des branchies, une splénomégalie ou des modifications hépatiques.
Aucune de ces observations n’est spécifique d’AcIV-E. Des troubles de qualité d’eau, d’autres infections virales, des bactéries opportunistes, des parasites ou plusieurs causes simultanées peuvent produire un tableau voisin. La présence d’ADN viral par PCR doit donc être interprétée avec l’historique du lot, les lésions et les autres analyses. Une PCR positive établit la détection de la cible ; elle ne démontre pas automatiquement que le virus explique à lui seul chaque mortalité.
Pourquoi le diagnostic moléculaire est central
Pour de nombreux virus de poissons, la culture cellulaire et l’observation d’un effet cytopathique complètent l’identification. AcIV-E ne se multiplie pas de façon exploitable sur les lignées cellulaires couramment testées. Cette difficulté empêche l’isolement de routine et limite aussi certaines recherches sur la pathogénie, l’immunité et les outils prophylactiques.
La PCR en temps réel est donc l’approche principale décrite pour détecter AcIV-E. Le prélèvement branchial est pertinent du fait du tropisme épithélial rapporté, mais la stratégie doit être définie avec le laboratoire : type et nombre de poissons, tissus, conservation, transport et éventuelle recherche d’agents associés. Un prélèvement mal conditionné ou un effectif insuffisant peut réduire la valeur de l’enquête.
La prévention repose sur les mouvements et les flux
Il n’existe pas de traitement antiviral spécifique validé pour éliminer AcIV-E dans un lot. La réponse repose avant tout sur la prévention des introductions et la limitation de la diffusion. L’achat d’alevins ou de reproducteurs doit être précédé d’un échange d’informations sanitaires : origine, mortalités récentes, résultats analytiques, contacts avec d’autres populations et conditions de transport.
À l’arrivée, une quarantaine réellement séparée de l’unité principale permet l’observation et, selon l’analyse de risque, le dépistage. Les circuits d’eau, épuisettes, bacs, véhicules et équipes peuvent relier des lots qui paraissent physiquement distincts. Le travail du secteur le plus sécurisé vers le plus à risque, le matériel dédié et une désinfection dont les conditions d’emploi sont maîtrisées réduisent ces voies indirectes.
Lors d’une suspicion, il est prudent de suspendre les mouvements internes et externes jusqu’à clarification. Les mortalités, consommations, comportements, températures et interventions doivent être consignés par bassin. Cette chronologie aide à choisir les poissons à prélever et à interpréter les résultats.
Un enjeu au-delà de l’élevage
Les esturgeons ont des cycles de production longs et une forte valeur patrimoniale. Certains élevages participent aussi à des programmes de conservation ou de repeuplement. L’introduction d’un poisson porteur dans un autre site, ou sa libération sans évaluation sanitaire, peut exposer des populations déjà fragiles.
L’étude italienne souligne également la question des eaux rejetées par les fermes, sans toutefois mesurer directement la transmission vers le milieu naturel. Cette hypothèse doit conduire à une analyse des risques et à une surveillance proportionnée, pas à conclure qu’une contamination de populations sauvages a été démontrée. La frontière entre santé d’élevage et conservation impose une coordination entre producteurs, vétérinaires, laboratoires et gestionnaires.
L’accompagnement Vetofish
Vetofish peut accompagner les élevages d’esturgeons dans l’investigation d’une mortalité, la conception d’un plan de prélèvements, l’interprétation des résultats et la révision des mesures de biosécurité. Un audit des flux d’animaux, d’eau, de matériel et de personnel permet d’identifier les points où une séparation théorique devient perméable.
L’objectif est de détecter tôt sans attribuer trop vite un épisode à un seul agent. Une démarche structurée associe observation quotidienne, qualité de l’eau, autopsie, diagnostic différentiel, PCR ciblée et décisions documentées sur les mouvements. Face à AcIV-E, la qualité de cette organisation constitue aujourd’hui le principal levier de maîtrise.
Références
- Bondavalli F, Schleicherová D, Pastorino P, Mugetti D, Pedron C, Prearo M. “Detection of Acipenser European Iridovirus (AcIV-E) in Sturgeon Farms in Northern Italy between 2021–2023.” Viruses. 2024;16(3):465. doi:10.3390/v16030465.
- Mugetti D, Pastorino P, Menconi V, Pedron C, Prearo M. “The Old and the New on Viral Diseases in Sturgeon.” Pathogens. 2020;9(2):146. doi:10.3390/pathogens9020146.
- Bigarré L, Lesne M, Lautraite A, et al. “Two New Sturgeon Species are Susceptible to Acipenser Iridovirus European (AcIV-E) Infection.” Pathogens. 2020;9(3):156. doi:10.3390/pathogens9030156.
- Axén C, Vendramin N, Toffan A. “Outbreak of Mortality Associated with Acipenser Iridovirus European (AcIV-E) Detection in Siberian Sturgeon (Acipenser baerii) Farmed in Sweden.” Fishes. 2018;3(4):42. doi:10.3390/fishes3040042.