Farines d’insectes : formuler sans remplacer à l’aveugle

Farines d’insectes : formuler sans remplacer à l’aveugle

Les farines d’insectes peuvent remplacer une part des protéines aquacoles, mais espèce, procédé, acides aminés, lipides et essais de lot restent décisifs.

Type de contenu
Actualité scientifique
Secteur
Aquacultures
Groupe d’animaux
Poissons
Thématique
NutritionRecherche et innovation

Les farines issues d’insectes sont souvent présentées comme un remplacement direct de la farine de poisson. Les données disponibles conduisent à une conclusion plus utile pour l’élevage : elles constituent une famille d’ingrédients, dont la valeur dépend de l’espèce d’insecte, du substrat d’élevage, du stade récolté, du dégraissage, du séchage et de la formulation finale. Une incorporation réussie ne se juge donc pas au seul pourcentage de substitution. Elle doit préserver les besoins du poisson, la qualité des granulés, les performances du lot et la composition du produit destiné au consommateur.

Une catégorie d’ingrédients, pas une matière première uniforme

La mouche soldat noire (Hermetia illucens) et le ténébrion meunier (Tenebrio molitor) sont les deux espèces les plus étudiées, mais leurs farines ne sont pas interchangeables. Leur teneur en protéines et en lipides varie avec l’alimentation des larves et le procédé de transformation. Un produit entier apporte davantage de lipides ; un produit dégraissé concentre généralement les protéines. La chaleur peut sécuriser et stabiliser la matière première, mais un traitement mal maîtrisé peut aussi réduire la disponibilité de certains acides aminés.

La farine de poisson ne fournit pas uniquement une quantité de protéines. Elle apporte un profil d’acides aminés digestibles, des lipides marins, des minéraux et des composés qui influencent l’appétence. Remplacer une masse de farine de poisson par une masse identique de farine d’insectes sans reformuler le reste de la ration peut créer un déficit en méthionine, modifier le rapport entre acides gras ou abaisser les teneurs en EPA et DHA du filet. Le raisonnement doit donc porter sur les nutriments disponibles, pas sur le nom commercial de l’ingrédient.

Ce que montrent les synthèses récentes

Une méta-analyse publiée dans le Journal of Insects as Food and Feed a retenu 65 études parmi 5 530 références initialement identifiées. Trente-deux études alimentaient l’analyse de digestibilité, 42 celle des paramètres sanguins et dix l’évaluation économique. En moyenne, la digestibilité apparente de la protéine était proche entre aliments avec et sans insectes, tandis que la matière sèche et les lipides présentaient des écarts modestes défavorables aux aliments contenant des insectes. Les réponses sanguines et immunitaires étaient hétérogènes.

Ces moyennes ne définissent aucun taux universel. Elles agrègent plusieurs espèces de poissons, insectes, procédés et niveaux d’incorporation. Une revue de 2025 rapporte des résultats favorables à différents taux chez des poissons d’eau douce et marins, mais relève aussi des diminutions de croissance, d’intégrité intestinale ou de dépôt d’acides gras bénéfiques lorsque la dose ou la composition devient inadaptée. Les résultats positifs observés chez le tilapia ne peuvent pas être transposés tels quels à la truite, au bar européen ou au saumon.

La chitine mérite une lecture tout aussi prudente. Ce composant de l’exosquelette peut participer à des effets sur le microbiote et certaines réponses immunitaires, mais il peut aussi réduire la digestibilité lorsque sa quantité ou sa structure dépasse les capacités de l’espèce et du stade concernés. La qualifier automatiquement de prébiotique ou d’antinutriment serait excessif : l’effet dépend de la dose, du procédé et du régime complet.

Construire un essai qui réponde à une décision d’élevage

Avant un changement d’aliment, le formulateur doit obtenir une fiche analytique par lot : humidité, protéine brute, profil d’acides aminés, lipides, acides gras, cendres, fibres ou chitine, contaminants et stabilité. L’espèce d’insecte et son substrat d’élevage doivent être traçables. Dans l’Union européenne, les protéines animales transformées d’insectes sont autorisées pour les animaux d’aquaculture depuis 2017, sous des conditions de production et de matières premières définies. Cette autorisation ne dispense ni du contrôle fournisseur ni de la conformité de l’aliment complet.

Un essai sur site doit comparer des aliments isoénergétiques et aussi proches que possible sur les nutriments essentiels. Les lots témoins et expérimentaux doivent être suivis sur une durée compatible avec le cycle de production. Les indicateurs minimaux associent prise alimentaire, croissance, indice de conversion, mortalité, homogénéité des tailles et qualité de l’eau. Selon l’objectif, on ajoute digestibilité, composition corporelle, santé intestinale et qualité du filet.

La transition doit également être observée au nourrissage. Une baisse d’appétence peut diminuer l’ingestion avant même qu’un déficit nutritionnel apparaisse. À l’inverse, une croissance maintenue pendant quelques semaines ne prouve pas que la composition lipidique, la robustesse ou les performances sur un cycle complet sont équivalentes. Les refus, fèces, poussières et flottabilité des granulés permettent de distinguer un problème de formulation d’un problème de distribution.

Ne pas confondre potentiel circulaire et bilan démontré

Les insectes peuvent valoriser certains coproduits et réduire la dépendance à des protéines marines ou végétales. Toutefois, le bénéfice environnemental dépend de l’énergie utilisée pour chauffer, sécher et dégraisser, du substrat autorisé, des transports et de la substitution réellement obtenue. Une matière première locale mais séchée avec beaucoup d’énergie n’a pas automatiquement un meilleur bilan. Une analyse de cycle de vie adaptée au fournisseur et au système d’élevage reste préférable à une affirmation générique de durabilité.

Le coût doit être calculé par kilogramme de poisson produit et non par tonne d’ingrédient. Le prix de la farine, son taux d’incorporation, l’indice de conversion, les pertes, la vitesse de croissance et la valeur du produit final entrent dans la même équation. La méta-analyse récente suggère une performance économique globalement comparable, mais seules dix études contribuaient à ce volet et les prix évoluent rapidement selon les régions.

Une décision progressive et réversible

Pour sécuriser le changement, l’élevage peut avancer en quatre étapes : qualifier le produit, reformuler sur les nutriments digestibles, conduire un essai contrôlé puis décider sur des critères fixés avant l’essai. Le seuil d’arrêt doit être prévu : baisse persistante d’ingestion, dégradation de l’indice de conversion, lésions digestives, mortalité ou altération de la qualité du produit.

Les farines d’insectes ne sont donc ni une solution universelle ni un simple effet de mode. Elles deviennent utiles lorsqu’elles sont traitées comme des ingrédients techniques variables et contrôlés. Vetofish peut accompagner la définition des indicateurs sanitaires et zootechniques, l’analyse des risques de transition et l’interprétation des résultats avec le nutritionniste et le fabricant, sans promettre qu’un taux d’incorporation conviendra à toutes les espèces ou à tous les sites.

Besoin d’un suivi vétérinaire pour votre établissement ?

Organisons un accompagnement régulier adapté à vos animaux, vos installations et vos objectifs.

Organiser un suivi vétérinaire