
16 juillet 2026
Balises acoustiques chez les requins : faut-il toujours suturer ?
Chez le requin dormeur de Port Jackson, suturer une incision de marquage limite les protrusions mais augmente inflammation et colonisation bactérienne : un compromis à évaluer, pas une règle universelle.
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Les balises acoustiques permettent de suivre les déplacements, l’usage de l’habitat et la survie d’animaux difficiles à observer. Leur implantation interne exige toutefois une incision, souvent refermée par des sutures. Une étude menée sur le requin dormeur de Port Jackson (Heterodontus portusjacksoni) montre que cette fermeture n’est pas un geste neutre : elle réduit le risque de protrusion viscérale, mais s’accompagne de davantage d’inflammation, de gonflement et de colonies bactériennes. Le message pratique n’est donc pas de supprimer les sutures, mais de tester chaque protocole comme un compromis entre rétention de la balise, cicatrisation et sécurité de l’animal.
Une comparaison réalisée sur chaque animal
Brittany Heath et ses collègues ont travaillé avec douze requins capturés dans les eaux d’Australie-Méridionale. Les animaux mesuraient de 57 à 90 cm, pour une médiane de 70 cm, et pesaient de 1,74 à 6,35 kg, avec une médiane de 2,4 kg. Chaque requin a reçu deux incisions ventrales : l’une suturée et l’autre laissée ouverte. Une incision contenait une balise factice, l’autre constituait une chirurgie témoin. Le côté et la présence de la balise étaient répartis entre les traitements.
Ce plan apparié est important : chaque animal sert en partie de contrôle pour lui-même. Les différences individuelles de peau, d’immunité ou de comportement pèsent ainsi moins dans la comparaison entre fermeture suturée et non suturée. Les auteurs ont suivi les animaux pendant 42 jours, photographié les plaies à dix échéances et mesuré la zone inflammatoire, la longueur et la largeur de l’incision. Ils ont aussi coté le gonflement et les protrusions, cultivé des prélèvements bactériens aux jours 7, 14 et 21, puis mesuré le glucose et le lactate sanguins.
Les interventions étaient réalisées avec du matériel stérilisé dans un environnement contrôlé. Le chirurgien expérimenté mettait en moyenne environ 13 minutes entre la capture de l’animal et son retour à l’eau, contre environ 18 minutes pour le chirurgien novice. Dans cet effectif limité, aucune différence significative de cicatrisation n’a été détectée entre les deux niveaux d’expérience pour la zone inflammatoire, la longueur ou la largeur des incisions.
Des plaies qui se ferment, mais pas de la même manière
La rétention des balises a été de 100 % dans les deux traitements pendant les 42 jours. Les longueurs d’incision ont suivi une évolution globalement comparable, avec une fermeture rapide entre les jours 35 et 42. La largeur des plaies non suturées diminuait d’abord plus lentement et de façon plus variable pendant les dix premiers jours ; après le jour 14, elle restait stable, tandis que celle des incisions suturées augmentait jusqu’au jour 35 avant de diminuer fortement au jour 42.
La différence la plus nette concernait la réaction locale. L’interaction entre le temps et le traitement affectait significativement la zone inflammatoire, la longueur et la largeur des incisions (P < 0,001 pour les trois mesures). Les incisions suturées conservaient une surface inflammatoire élevée, proche de 70 % de la valeur initiale selon la lecture graphique des auteurs, sans baisse évidente à 42 jours. Dans les plaies non suturées, cette surface diminuait régulièrement jusqu’à moins de 25 %.
Le gonflement incisionnel était également plus marqué avec les sutures (P < 0,001). Il progressait au cours du suivi, alors qu’il restait rare ou absent dans les incisions non suturées. Cette réponse peut participer à la réparation, mais elle témoigne aussi d’une réaction au matériau étranger et ne garantit pas, à elle seule, une meilleure cicatrisation fonctionnelle.
Moins d’inflammation ne signifie pas moins de risque
L’absence de sutures exposait à un autre problème : la déhiscence et la protrusion de tissus. Sept requins sur douze, soit 58,3 %, ont présenté au moins un événement de protrusion pendant les 42 jours. Six événements concernaient une incision non suturée et un seul une incision suturée. La plupart étaient légers et ont complètement cicatrisé.
Un cas impose néanmoins une grande prudence. Une protrusion sévère est apparue au jour 28 sur une incision non suturée. L’animal a été euthanasié pour raison de bien-être après l’étude, au jour 89. Ce résultat interdit de conclure que laisser toute incision ouverte serait préférable. Il souligne au contraire que la taille de l’incision, sa position par rapport à la ligne médiane ventrale, le volume de la balise et l’anatomie de l’espèce doivent être considérés ensemble.
Les auteurs proposent notamment d’étudier des incisions et des dispositifs plus petits, ainsi qu’un site d’implantation davantage décalé de la ligne médiane. Ces pistes restent des hypothèses de travail : l’expérience ne permet pas encore d’établir un protocole non suturé sûr pour d’autres requins, ni même pour tous les requins dormeurs de Port Jackson.
Les sutures comme support de colonisation bactérienne
Deux morphotypes de colonies bactériennes ont été distingués par leur couleur, leur forme et leur motilité, sans identification génétique des espèces. Les deux étaient plus abondants sur les sites suturés que sur les incisions non suturées, la peau témoin et l’eau. Pour le premier morphotype, l’évolution dépendait significativement du traitement (P = 0,042) ; le pic survenait au jour 7, puis les comptes diminuaient. Pour le second, le pic apparaissait au jour 14 et l’interaction n’était pas significative (P = 0,147).
Ces cultures ne démontrent pas une infection clinique ni la responsabilité d’un agent pathogène précis. Elles montrent une colonisation accrue en présence du fil, malgré la stérilisation des instruments. Le matériau, l’inflammation locale et les micro-interfaces entre fil et tissu peuvent offrir des conditions favorables à l’adhésion bactérienne. Les auteurs rappellent aussi que la nature du fil compte : un matériau multifilament peut retenir davantage de bactéries qu’un monofilament.
Le système d’eau recirculée constitue une limite supplémentaire. Sa charge microbienne n’est pas forcément représentative du milieu naturel. Inversement, un animal relâché est exposé à d’autres contraintes — sédiments, température, nage et interactions — absentes de l’essai en captivité.
Des indicateurs physiologiques à interpréter avec retenue
Le glucose est resté compris entre 0,08 et 0,64 mmol/L et le lactate entre 0,32 et 8,36 mmol/L. Aucun effet significatif de la protrusion, du temps ou de l’interaction entre le temps et le sexe n’a été mis en évidence pour ces variables. Ces résultats ne prouvent pas l’absence de stress : chaque requin portait simultanément une incision suturée et une incision non suturée, ce qui empêche d’attribuer une mesure sanguine générale à une seule plaie.
L’effectif de douze animaux et la durée de 42 jours limitent aussi la généralisation. L’étude éclaire un mécanisme et identifie des risques opposés ; elle ne fournit ni seuil universel de taille de balise ni recommandation applicable à tous les élasmobranches. La rétention complète observée ne garantit pas davantage une absence d’effet comportemental après relâcher.
Construire un protocole qui protège aussi la donnée
Une balise bien retenue n’est utile que si la procédure n’altère pas durablement l’animal au point de biaiser ses mouvements ou sa survie. Avant une étude de terrain, le protocole doit donc documenter l’espèce, la masse et les dimensions du dispositif, la longueur et la position de l’incision, le type et le nombre de points, l’asepsie, la durée de manipulation et les critères d’intervention vétérinaire. Un essai pilote contrôlé permet de comparer cicatrisation, inflammation, déhiscence, rétention et comportement.
Vetofish peut accompagner les équipes de suivi environnemental dans cette analyse de risque, la rédaction des procédures, la formation des opérateurs et la définition de grilles de surveillance. L’étude sur H. portusjacksoni rappelle une règle méthodologique essentielle : ni « toujours suturer » ni « ne jamais suturer » ne constitue une réponse scientifique suffisante. La meilleure technique est celle dont les bénéfices et les risques ont été mesurés pour l’animal, le dispositif et le contexte concernés.
Références
- Heath B, Huveneers C, Hesse RD, Vaughan L, Crino OL, Roberts CN, Venn X, Matley JK. “Are sutures a pathway to infection? A multidisciplinary assessment of wound healing in sharks following internal acoustic tagging.” Wildlife Research. 2025;52(8):WR25009. doi:10.1071/WR25009.