
27 juillet 2026
Anguilles argentées de la Loire : une prédation faible, un barrage à surveiller
Dans la Vienne et la Creuse, 80 anguilles argentées suivies par télémétrie révèlent peu de prédation, mais un signal préoccupant après le barrage de Châtellerault.
- Secteur
- Environnement
- Groupes animaux
- Poissons
- Type de contenu
- Actualité scientifique
- Mots clés
- TélémétrieCapture-recaptureStress
La présence du silure glane dans les rivières françaises alimente une question sensible : ce grand prédateur compromet-il la migration de l’anguille européenne vers la mer ? Une étude menée dans le bassin de la Loire apporte une réponse mesurée. Sur 80 femelles argentées équipées d’émetteurs acoustiques, quatre signaux compatibles avec une prédation ont été enregistrés, tous dans la Vienne après le franchissement du barrage hydroélectrique de Châtellerault. Aucun n’a été détecté dans la Creuse, dépourvue d’obstacle sur le tronçon suivi. Le résultat ne disculpe ni n’accuse à lui seul le silure. Il invite surtout à examiner ensemble prédation, ouvrages et état des poissons.
Un stade décisif pour une espèce en danger critique
L’anguille européenne, Anguilla anguilla, grandit plusieurs années dans les eaux continentales avant sa migration de reproduction vers la mer des Sargasses. Lors de l’argenture, son organisme se transforme : les yeux s’agrandissent, la coloration évolue et l’animal mobilise ses réserves pour un trajet de plusieurs milliers de kilomètres sans s’alimenter. Une perte à ce stade retire donc du stock un individu proche de la reproduction.
Cette pression s’ajoute aux obstacles à la migration, aux turbines, à la pêche, aux contaminants, aux modifications des habitats et au changement climatique. Le règlement européen « Anguille » fixe depuis 2007 un objectif d’échappement vers la mer équivalant à au moins 40 % de la biomasse qui aurait existé sans influence humaine. Dans ce contexte, attribuer correctement les mortalités est essentiel : une mesure visant un prédateur ne répondrait pas à une mortalité provoquée d’abord par un ouvrage.
Le silure glane, Silurus glanis, est désormais établi dans le bassin de la Loire. Des travaux antérieurs ont documenté une forte prédation sur certaines espèces migratrices, notamment la lamproie marine, l’alose feinte ou le saumon atlantique dans des conditions particulières. Il restait cependant difficile de quantifier cette pression sur les anguilles argentées pendant leur phase fluviale.
Quatre-vingts anguilles suivies dans deux rivières
Les chercheurs ont capturé des anguilles déjà engagées dans leur migration avalante en décembre 2021. Deux groupes de 40 femelles ont été relâchés : l’un dans la Vienne, en amont du barrage de Châtellerault, l’autre dans la Creuse, sur un tronçon sans barrage. Les sites se trouvaient à environ 270 km de l’estuaire de la Loire.
Les animaux mesuraient en moyenne 814 ± 85 mm et pesaient 990 ± 344 g. Les longueurs s’étendaient de 635 à 1 003 mm. Chaque anguille a reçu, sous anesthésie générale, un émetteur acoustique intrapéritonéal de 31,5 × 9 mm et 5 g, soit au maximum 1 % de sa masse corporelle. Après une récupération d’au moins 60 minutes, les poissons ont été relâchés. Un réseau de 41 hydrophones disposés sur 33 km de Vienne et 13 km de Creuse a enregistré leur progression.
L’émetteur comportait un capteur dont le signal change après exposition aux conditions digestives d’un prédateur. Il ne filme pas l’événement et ne donne pas directement le nom de l’espèce consommatrice. Sa force est de dater un événement compatible avec une ingestion ; sa limite est qu’il faut interpréter ce signal avec les déplacements, la température, le temps de digestion et les prédateurs présents.
Dix pour cent dans la Vienne, aucun signal dans la Creuse
Parmi les 79 anguilles ayant repris leur migration, quatre capteurs ont changé d’état. Les quatre événements concernaient la Vienne et sont apparus entre 2,8 et 16,3 jours après le passage du barrage de Châtellerault, une fois corrigé le délai estimé d’activation du capteur. Les auteurs calculent ainsi un taux de prédation de 10 % dans la Vienne et de 0 % dans la Creuse sur les tronçons observés.
Le taux d’échappement du dispositif de suivi atteignait 68,8 % dans la Vienne, contre 96,8 % dans la Creuse après exclusion des individus dont le devenir était indéterminable lors de forts débits. Les anguilles sorties du tronçon nageaient rapidement : 1,73 ± 0,27 m/s en moyenne dans la Vienne et 1,37 ± 0,15 m/s dans la Creuse. Leur migration automnale et hivernale coïncide aussi avec une activité alimentaire généralement réduite du silure. Ces deux facteurs pourraient limiter les rencontres efficaces.
Ces observations sont plutôt rassurantes pour les grandes femelles argentées étudiées. Elles ne permettent toutefois pas d’affirmer que la prédation est nulle à l’échelle du bassin, ni qu’elle serait aussi faible chez les civelles, les anguilles jaunes ou les mâles argentés, plus petits.
Le barrage peut intervenir sans désigner le prédateur
Le regroupement des quatre événements après le barrage constitue le signal opérationnel le plus important. Les turbines peuvent tuer ou blesser une anguille, qui devient ensuite plus vulnérable. Pour trois des quatre individus concernés, le débit disponible dans les passages alternatifs au moment du franchissement n’était que de 7 à 10 m³/s, tandis que 70 m³/s traversaient les turbines. L’étude ne permet cependant pas de reconstituer la voie réellement empruntée par chaque animal.
Si les anguilles ont été avalées intactes, le silure est le candidat le plus plausible compte tenu de l’ouverture de sa bouche et de la taille des poissons concernés, qui mesuraient de 754 à 877 mm. Si une turbine les a fragmentées ou sévèrement blessées, un brochet (Esox lucius) ou un sandre (Sander lucioperca) pourrait également avoir activé le capteur. Parler de quatre prédations certaines « par le silure » irait donc au-delà des données.
Le temps de franchissement ne séparait pas les animaux ensuite prédatés des autres : après exclusion d’un cas très lent, les moyennes étaient de 0,73 ± 0,27 heure et 0,80 ± 0,15 heure, sans différence statistiquement significative. Un passage rapide n’exclut donc ni une blessure ni un effet retardé.
Des limites qui encadrent strictement l’interprétation
Le suivi couvre 46 km et un seul barrage. Une prédation survenue plus en aval échappait au réseau. Les taux publiés sont donc des estimations minimales pour les sections instrumentées, pas des taux de survie jusqu’à l’océan. Seules de grandes femelles ont été équipées ; leur taille et leur vitesse peuvent réduire leur vulnérabilité par rapport à d’autres stades.
Les forts débits réduisaient aussi la probabilité de détection acoustique. Neuf anguilles de la Creuse et sept de la Vienne ont été exclues de certains calculs parce que leur devenir restait inconnu. Enfin, la capture, le transport, l’anesthésie et la chirurgie peuvent générer un stress résiduel, même si les auteurs ont limité la charge de l’émetteur, utilisé un transport oxygéné et confié les manipulations à du personnel expérimenté.
Ces précautions changent la portée du message : l’étude ne démontre pas que les ouvrages causent les quatre événements, mais elle identifie une association spatiale et temporelle qui mérite d’être testée sur davantage de barrages, avec des voies de passage documentées et un suivi plus long.
Priorité : relier les ouvrages, les blessures et le devenir
Pour les gestionnaires, le bon indicateur ne se limite pas au nombre d’anguilles détectées en aval. Un protocole utile devrait rapprocher le débit par voie de passage, le fonctionnement des turbines, l’état clinique avant et après franchissement, la vitesse de migration, l’activation des capteurs et la détection finale hors du tronçon. Une surveillance coordonnée permettrait de distinguer mortalité directe, blessure suivie de prédation, arrêt de migration et perte de détection.
Le résultat rappelle aussi que les pressions ne doivent pas être hiérarchisées à partir d’une image spectaculaire. Sur ces sections et à ce stade de vie, la prédation enregistrée était faible. La différence entre rivière libre et rivière équipée oriente néanmoins l’attention vers l’effet cumulé des ouvrages, surtout lorsqu’une anguille doit en franchir plusieurs avant l’estuaire.
Comment Vetofish peut vous accompagner
Vetofish peut aider les gestionnaires de cours d’eau, bureaux d’études et équipes de recherche à préparer des protocoles de capture, anesthésie, chirurgie, récupération et suivi télémétrique adaptés aux poissons migrateurs. L’accompagnement peut également intégrer des critères de bien-être, la traçabilité des conditions hydrauliques et une lecture prudente des mortalités afin de ne pas confondre signal de capteur, cause initiale et identité du prédateur.
Références
- Possémé, C., Robin, E., Rault, P., Jugé, P., Teichert, N., Lamoureux, J., Feunteun, E. & Trancart, T. (2026). “Low European catfish predation on silver eels in the Loire River watershed.” Journal for Nature Conservation, 91, 127249. https://doi.org/10.1016/j.jnc.2026.127249
- Conseil de l’Union européenne (2007). Règlement (CE) n° 1100/2007 instituant des mesures de reconstitution du stock d’anguilles européennes. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2007/1100/oj
- ICES (2022). “EU request for technical evaluation of the Eel Management Plan progress reports.” ICES Advice. https://doi.org/10.17895/ICES.ADVICE.19902958