
17 juillet 2026
Anesthésie des poissons sauvages : la récupération ne s’arrête pas au réveil
Une télémétrie à l’échelle d’un lac montre que les poissons marqués retrouvent des comportements comparables aux témoins en plusieurs jours, bien après le retour de l’équilibre.
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Un poisson qui nage droit après sa remise à l’eau est-il réellement revenu à son état habituel ? Pour les équipes qui capturent, anesthésient ou immobilisent puis marquent des poissons sauvages, la réponse conditionne la qualité des données autant que le bien-être animal. Une étude menée dans un lac canadien a suivi des brochets et des achigans à grande bouche après implantation d’un émetteur acoustique. Elle montre que le retour à un comportement comparable à celui de poissons témoins se compte en jours plutôt qu’en minutes. Le choix entre le MS-222 et l’électro-immobilisation n’explique d’ailleurs pas, à lui seul, toute la perturbation observée.
Un lac instrumenté pour observer l’après-relâcher
L’étude a été conduite de mai 2023 à mai 2024 dans le lac Lindsay, en Ontario, un plan d’eau d’environ 16 hectares dont la profondeur maximale atteint approximativement 10 mètres. Un réseau de 33 récepteurs acoustiques, complété par un récepteur dans le chenal voisin, permettait de reconstituer les déplacements avec un espacement maximal d’environ 100 mètres entre appareils adjacents. Les positions dont l’erreur estimée était trop élevée ont été exclues.
Les chercheurs ont capturé à la ligne 48 grands brochets (Esox lucius) et 54 achigans à grande bouche (Micropterus nigricans), avec une mise à l’épuisette en moins de 60 secondes. Les poissons nouvellement marqués recevaient un petit émetteur dans la cavité péritonéale par une incision de 5 à 10 millimètres, refermée par un point de suture. Pendant l’intervention, ils étaient maintenus sur le dos dans un berceau humide et leurs branchies étaient continuellement irriguées avec de l’eau du lac aérée.
Deux méthodes étaient comparées. Le premier groupe était anesthésié dans un bain tamponné de MS-222 à 100 mg/L jusqu’au stade correspondant à une perte totale d’équilibre, une ventilation ralentie et une absence de réponse. Le second était immobilisé par neurostimulation électrique transcutanée, ou TENS, à 150 Hz et 300 microsecondes, l’intensité étant augmentée progressivement jusqu’à l’immobilité. Les témoins étaient des poissons déjà porteurs d’un émetteur depuis au moins six mois : ils fournissaient une référence comportementale, mais n’étaient pas recapturés et manipulés au même moment.
Les premières 72 heures révèlent des réponses différentes
L’ampleur du jeu de données est inhabituelle pour une étude de terrain : 309 256 positions ont été obtenues chez le brochet et 212 264 chez l’achigan pendant les 72 premières heures. Les trajectoires ont été classées en trois états — déplacement rapide, stationnaire ou nage soutenue — afin de dépasser la seule mesure d’une vitesse moyenne.
Chez le brochet, les individus électro-immobilisés se déplaçaient un peu plus lentement que les témoins durant cette fenêtre : 0,053 ± 0,108 m/s contre 0,064 ± 0,116 m/s. Leur vitesse devenait comparable à celle des témoins après environ 30 heures. Les brochets exposés au MS-222 atteignaient 0,061 ± 0,137 m/s, sans différence statistique avec les témoins. La répartition entre les trois types de mouvement changeait peu.
Chez l’achigan, le signal était plus marqué. La vitesse moyenne des témoins était de 0,086 ± 0,142 m/s, contre 0,081 ± 0,144 après électro-immobilisation et 0,061 ± 0,105 après MS-222. Le groupe TENS rejoignait un profil comparable aux témoins après environ 40 heures, tandis que le groupe MS-222 restait plus lent pendant toute la période de 72 heures. Les poissons récemment opérés passaient aussi davantage de temps immobiles et moins de temps en déplacement rapide ou soutenu.
Ces différences ne permettent pas d’attribuer directement un effet au seul anesthésique. Capture, contention, incision, implantation et relâcher se succèdent dans les deux groupes. Les témoins, déjà marqués depuis plusieurs mois, ne contrôlent donc pas séparément chacune de ces étapes.
Quatre à huit jours avant un profil comparable
Sur deux semaines, les auteurs ont analysé plus de 2,5 millions de positions et près de 198 000 segments de déplacement pour les deux espèces. Après prise en compte de la saison, les vitesses moyennes ne différaient plus significativement entre traitements et témoins. Certains états de mouvement restaient toutefois modifiés : chez l’achigan, le groupe MS-222 demeurait plus souvent stationnaire, et la nage soutenue était moins fréquente dans les deux groupes nouvellement marqués.
Dans l’ensemble, les profils se rapprochaient de ceux des témoins entre environ 100 et 200 heures, soit quatre à huit jours après l’intervention. Les auteurs recommandent donc d’écarter au minimum la première semaine des analyses destinées à décrire un comportement supposé normal. Une exclusion trop courte risque de transformer une réponse à la capture et au marquage en préférence d’habitat, en faible activité ou en différence entre individus.
Deux brochets, l’un du groupe MS-222 et l’autre du groupe TENS, sont devenus stationnaires après environ 54 et 120 heures. L’étude ne pouvait pas distinguer une mortalité d’une perte d’émetteur. Ce résultat ne doit donc pas être présenté comme deux décès imputables aux traitements.
Immobiliser n’est pas nécessairement anesthésier
L’électro-immobilisation a produit une trajectoire générale de récupération proche de celle du MS-222, avec un retour immédiat du mouvement une fois le courant interrompu. Elle peut éviter l’induction et la récupération prolongées d’un bain chimique. Mais l’absence de mouvement sous TENS ne démontre ni une analgésie ni une abolition de la perception. Les auteurs indiquent explicitement que l’effet de cette technique sur la sensibilité reste à établir. Elle ne doit donc pas être qualifiée d’anesthésie complète sans validation adaptée à l’espèce et au geste réalisé.
Une seconde étude publiée en 2025 renforce l’intérêt d’une comparaison physiologique. Chez 50 truites grises adultes (Salvelinus namaycush) issues d’élevage, l’eugénol à 20 mg/L a porté la fréquence cardiaque moyenne de 10,0 à 32,1 battements par minute pendant une procédure simulée. Ni le courant continu ni le TENS n’ont entraîné d’augmentation statistiquement significative. La récupération motrice moyenne atteignait 413 secondes avec l’eugénol, contre 2 secondes avec le TENS, et tous les poissons étaient vivants six jours plus tard. Ces résultats de laboratoire, obtenus sur une espèce d’eau froide et des animaux d’élevage, ne remplacent pas une validation sur des poissons sauvages en conditions réelles.
Construire un protocole qui protège aussi les données
Avant une campagne, la fenêtre d’exclusion post-marquage doit être définie dans le plan d’analyse, idéalement à partir d’un pilote propre à l’espèce, à la température et au type d’émetteur. Des témoins contemporains soumis à tout ou partie de la capture et de la manipulation aideront à séparer les effets. La durée du combat, de l’exposition à l’air et de l’intervention, la qualité de l’irrigation branchiale, la température, l’oxygène dissous, la masse relative de l’émetteur et les réflexes au relâcher doivent être consignés.
Le choix d’un produit chimique doit intégrer les autorisations locales, la sécurité des opérateurs et les délais éventuels applicables aux poissons pouvant entrer dans la chaîne alimentaire. Une technique électrique exige un appareil conçu pour cet usage, des paramètres validés par espèce, une protection contre les contacts accidentels et une solution de secours. Dans les deux cas, l’avis vétérinaire et l’autorisation éthique doivent porter sur l’immobilisation, l’analgésie, le geste chirurgical et les critères de récupération, et non sur le seul retour de l’équilibre.
Vetofish peut accompagner les équipes de terrain dans l’évaluation des risques, le choix des indicateurs de récupération, la rédaction des procédures et la construction de pilotes qui concilient bien-être, sécurité et validité scientifique. La leçon principale est opérationnelle : le réveil visible est une étape, pas la fin de la récupération.
Références
- Shorgan M. B., Howell B. E., LaRochelle L. et al. (2025). “Behavioural impacts of MS-222 and electro-immobilization on wild fish assessed using a whole lake telemetry system.” Canadian Journal of Fisheries and Aquatic Sciences, 82, 1–12. https://doi.org/10.1139/cjfas-2025-0079
- Funnell T. R., Binder T. R., Vandergoot C. S. (2025). “Cardiac and behavioral responses to chemical and electrical immobilization in Lake Trout.” Transactions of the American Fisheries Society, 154(2), 205–213. https://doi.org/10.1093/tafafs/vnaf012